OBOLES !!! by Eric MEDEDA
OBOLES !!! Happening déambulatoire by Eric MEDEDA Curateb by Steven Bigor Coffi _ Un buffet presque parfait Celui-là commence par une silhouette. L'Homme en noir, debout, immobile, tenant une cloche comme on tient une vérité fragile. Autour de lui, des pots, des couverts disposés avec une précision qui tient à la fois du dressage de table et du rituel. On ne sait pas encore si l'on est conviés à un dîner ou à une cérémonie. Peut-être les deux. Peut-être que la distinction n'a jamais eu de sens. Il est le prêcheur. Il est le serveur. Il est les deux à la fois, et cette ambivalence est déjà une question posée au monde. La Cloche résonne une première fois. Le son se répand dans l'espace comme une convocation ancienne. Regardez-moi, dit-il sans parler. Je suis le prédicateur. Et on le regarde. On ne peut pas faire autrement. Les fruits qui nous entourent portent les restes de l'oubli, ces offrandes silencieuses posées là comme des preuves d'un monde qui donne et reprend, qui célèbre et abandonne. Puis, pour la seconde fois, elle résonne. Le geste s'installe alors. Il s'adapte. Le prédicateur nous observe, encore et encore, avec cette patience particulière des corps qui ont décidé de tenir. Les bruits ambiants, la ville, les voix, le souffle des présents, se mêlent à la cérémonie comme si le dehors avait toujours été dedans. L'aumône et le rituel déambulent ensemble, indissociables, frères de sang. Une question traverse l'air, non formulée mais suspendue au-dessus de toutes les têtes : Verser une obole peut-il expier les péchés commis ? Et le pardon, ce mot trop lourd, trop souvent vidé de sa substance, peut-il répondre aux crises, aux maux enfouis en nous depuis si longtemps qu'on ne sait plus où ils commencent ? La Cloche continue de résonner. Encore. Encore. Encore. Le rythme devient redondant, et c'est précisément là son pouvoir. La répétition n'est pas une erreur, c'est une insistance. Écoutez-moi. Entendez-moi. Il y a une différence entre les deux, et l'œuvre la creuse patiemment. Levez-vous. L'ordre est doux mais il n'est pas une suggestion. Le corps du performeur descend, circule, tourne autour de l'autel, cet autel modeste, fait de couverts et de pots ordinaires, qui tient pourtant lieu de tabernacle. Les humanités assemblées se mirent à porter attention au corps qui marche et résonne, comme si elles découvraient soudain qu'un homme en mouvement peut être une prière. Et puis la relique. L'intention se poursuit, silencieuse et têtue. L'église, rappelle ce geste, n'est pas un bâtiment. Elle est au cœur de l'humain, dans le partage d'un repas, dans la main qui verse, dans l'œil qui reçoit. La cloche se tait. Observe. Cherche. Prends. C'est là que le buffet commence vraiment. Les couverts et les contenants marchent vers l'autre. Ils pansent des choses, on ne sait pas exactement lesquelles, et c'est bien ainsi. Le corps du serveur poursuit son entreprise avec une gravité tranquille : verser l'un dans l'autre, offrir à manger, servir dans de vulgaires couverts ce qui pourrait bien être sacré. Mangez, vous dis-je. Le vent joue et emporte l'intention par moments. Mais le serveur revient. Il ajoute quelque chose au menu. Il ressert dans le trivial, regarde comme s'il invitait à déguster quelque chose d'exquis, et peut-être que c'est exquis, justement parce que ça ne l'est pas en apparence. Un invité prend les couverts. Et mange. Puis un autre. Ceci amuse. Puis trouble. Puis interroge : Qu'est-ce que je fais avec ce repas ? Dois-je y toucher ? Je veux expier mes péchés, et la sauce gluante, et la pâte, semblent y consentir. Hors de la scène, hors du champ des possibles, le prédicateur nous tourne le dos. Il affronte la route. Arrête les usagers, motos, voitures, le flux ordinaire du monde, et les convie à ce repas improbable. Aviez-vous faim ? Mangez, vous dis-je. Vous qui me jugez, venez à ma table. Certains dégagent. Il les encombre avec son pot, son couvert, sa présence dérangeante. S'agit-il d'un diable ambulant ? Ou d'un fou ? La circulation est bloquée. L'attention se porte malgré elle sur ce corps serveur qui a décidé que la rue aussi était une salle à manger, que les passants aussi méritaient d'être servis, bousculés, nourris de force s'il le faut. Ce programme de désordre absolu est en réalité un programme d'amour. Violent, maladroit, insistant, mais de l'amour quand même. Le geste se poursuit et soulève les yeux. Il y a dans cette performance quelque chose qui touche au pouvoir du refus de voir, cette capacité humaine, si bien rodée, à détourner le regard de ce qui dérange. Marchez. Mangez. Le serveur ne lâche pas. Il ne peut pas. Il a choisi de tenir cet autel-là, au milieu de la route, sous les klaxons et les regards agacés, parce que c'est là, précisément là, que la question des oboles prend tout son sens. Donner. Offrir. Partager. Servir. Et moi — aurais-je mangé ? Steven Coffi Adjaï

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