MONTAIGNE - Une culture peut-elle être supérieure à une autre ? ("des cannibales" et "des coches")

Peut-on dire d’une culture qu’elle est supérieure à une autre culture ? Peut-on faire des hiérarchies de valeur entre les différentes cultures ? D’un côté, il est assez courant aujourd’hui de dire qu’il ne faut pas juger les autres sociétés avec nos propres valeurs, qu’il faut respecter les différences et considérer que ces différences sont des richesses. Cela mène apparemment à ce qu’on appelle le relativisme des valeurs, l’idée selon laquelle tout se vaut. D’un autre côté, toujours actuellement, on fait des sortes de hiérarchies, plus ou moins implicitement, en parlant de pays sous-développés par exemple, et on se sent obligé de dire que certaines sociétés sont barbares, comme à propos du groupe Daesh. Y a-t-il dès lors une définition objective de la barbarie, ou est-ce que tout le monde est le barbare de quelqu’un d’autre ? Pour traiter ces questions, nous allons étudier deux essais de Montaigne, « des cannibales » et des « coches », qui construisent une position extrêmement précise et nuancée sur ces sujets. Sommaire : 00:00 Introduction 01:14 les Tupinambas et la barbarie 02:19 La barbarie au sens ethnocentriste 05:55 La barbarie au sens moral 09:45 Le cannibalisme 14:16 La vertu guerrière 16:50 La sobriété 18:40 La solidarité 19:58 La barbarie au sens psychologique 22:31 La barbarie au sens naturaliste 24:41 Peut-on faire des hiérarchies entre cultures ? 27:29 Coloniser le nouveau monde ? Entre 1555 et 1559, l’amiral français Villegagnon mène une expédition au Brésil, pour y établir une colonie protestante ; à cette occasion les Français découvrent certains usages d’un peuple autochtone, les Tupinambas, dont notamment le cannibalisme. Les habitants de cette région sont dès lors appelée les cannibales, et sont considérés par beaucoup d’occidentaux comme étant barbares. Le premier sens de la barbarie, c’est le sens ethnocentriste. L’ethnocentrisme, c’est la tendance à privilégier les valeurs et les habitudes culturelles du groupe auquel on appartient, et à juger les autres groupes en fonction de ces valeurs. Pour montrer l’absurdité de ce concept ethnocentriste, Montaigne ouvre son essai sur une remarque d’un roi grec, Pyrrhus, qui vers -280 se trouva confronté à ces barbares particuliers qu’étaient les Romains. « Quand le roi Pyrrhus passa en Italie, et qu’il eut constaté l’organisation de l’armée que les Romains envoyaient contre lui, il déclara : « je ne sais quelle sorte de barbares sont ceux-ci […] mais la disposition de cette armée que je vois n’est aucunement barbare ». On peut dire que cet exemple suffit pour montrer l’absurdité de la notion ethnocentriste de barbarie : le simple fait qu’un peuple soit différent, parce qu’il ne parle pas ma langue, n’implique aucune infériorité. Il pourrait même être plus évolué que nous du point de vue de nos propres critères. De plus, il y a encore énormément d’autres critères possibles pour juger des différentes sociétés. Par exemple si la société supérieure, c’est la société dans laquelle on travaille le moins, alors les Tupinambas sont supérieurs aux européens. Comme le dit Montaigne, ils parviennent à subsister avec un nombre assez faible d’heures de travail, et cette idée ne relève pas du tout du préjugé ou d’une mauvaise information, au contraire elle a été amplement confirmée pour de très nombreuses sociétés par les ethnologues ultérieurement, je vous renvoie sur le sujet par exemple aux travaux de Pierre Clastres, mais surtout au livre de Marshall Sahlins : Âge de pierre, âge de l'abondance. L'économie des sociétés primitives. Ainsi, il apparaît que le concept ethnocentriste de barbarie doit être rejeté : ce qui est différent n’est pas forcément inférieur, tout dépend du critère qu’on choisit pour faire notre hiérarchie. Montaigne écrit dans ce sens : « chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage » Mais on peut définir la barbarie d'une autre manière, comme regroupant tout ce qui est absolument contraire aux lois de la raison. La raison va nous permettre de trouver des règles universelles du bien et du mal. Montaigne ne défend pas un relativisme des valeurs. Le relativisme des valeurs, c’est la doctrine d’après laquelle il n’y a pas une conception du bien et mal qui serait meilleure qu’une autre ; « à chacun ses valeurs », « chacun pense ce qu’il veut au sujet du bien et du mal ». Montaigne va dire exactement le contraire. Il y a des « règles de la raison », qui interdisent par exemple « la trahison, la déloyauté, la tyrannie, la cruauté ». Après avoir examiné un certain nombre de leurs usages, notamment la façon dont ils traitent leurs ennemis, Montaigne conclut : « Nous pouvons donc bien les appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ». Le texte complet de la vidéo, avec quelques précisions supplémentaires, se trouve à l'adresse suivante : https://docs.google.com/document/d/1t...