THE SWIMMER: LE GRAND PLONGEON

L'Heure Magique inaugure une nouvelle rubrique: les grands films dont on oublie de parler, soit les vaincus du grand récit officiel du 7ème Art qui gisent dans l'angle mort de l'histoire avec un grand H. Et on débute avec The Swimmer de Frank Perry (mais terminé par Sidney Pollack) une masterpiece oubliée de la fin des années 60 qui n'a pas définitivement la place qui lui revient dans la chronologie du Nouvel-Hollywood. The Swimmer, c'est d'abord un pitch improbable: un homme décide de rentrer chez lui en remontant une par une les piscines des résidences cossues d'un coin d'Americana gentrifiée . Sur le papier, ça ressemble au challenge lancé par un Youtuber en quête de vue. A l'écran, c'est une évidence qui s'impose dés les premières minutes: tel un faune en maillot de bain, un homme court à travers les bois suivit par un plan aérien en contre-plongée, puis plonge dans une piscine et en ressors comme Poséidon régénéré par son élément. Cet homme c'est Burt Lancaster, acteur emblématique du Hollywood Classique dont la quarantaine bien tapée irradie ce contreplaquée de l'American Way of life des 60's. Magnifique, charismatique, mythologique, ce carnassier de la grande Toile dévore l'écran de sa prestance augmentée par la caméra. Pas besoin de filtre Insta pour diviniser ce quadra en slip de bain: il pourrait dire n'importe quoi, on le suivrait les yeux fermées. S'il voit une rivière dans la succession de piscines qui borde la falaise, ce n'est pas lui qui délire c'est nous qui regardons mal. Dans un premier temps, le pouvoir de fascination de The Swimmer est celui exercé par ce personnage sur ses contemporains. L'apathie résidentielle de l'Amérique enrichie par le boom de l'après-guerre mais dévitalisée par ses possessions matérielles ressemble à l'envers d'un décors qu'il convient d'abattre. Le vent de liberté qui se dégage de la présence de Lancaster est celui de la contre-culture des années 60 qui aspire à démonter la façade aliénante du consumérisme satisfait. Tout est possible et tout peut recommencer, comme le prouve ces magnifiques et quasi-expériementales séquences champêtres, qui font entrer la modernité cinématographique dans le régime classique hollywoodien. La révolution commence dans les subburbans. Mais à mesure qu'évolue le film, le mirage s'évanouit et l'espoir d'ailleurs devient bien trop lourd à porter pour les épaules du personnage de Lancaster. Le dieu chute de son piédestal et révèle ses contradictions d'homme: pour abattre une idée, il faut descendre celui qui la porte. Lancaster se révèle in fine aussi médiocre que ses contemporains: leur aliénation est la sienne, les limites qu'il veut abattre cadenassent son rapport aux autres, ses discours deviennent un échappatoire à sa condition. On commence par le regarder tel qu'il se représente, on termine avec la façon dont les autres le voient: un pauvre type en slip de bain qui ne sait plus où il habite et ne mérite pas mieux que les autres. The Swimmer s'adresse ainsi à la révolution politique et culturelle de son époque en lui montrant pourquoi elle va échouer: cette classe moyenne supérieure trop contente d'elle-même et de sa cage dorée mais pour regarder au-delà des barreaux. Bref, le mur du réel que personne ne voulait voir: ni la jeunesse des 60's, ni leurs parents pas disposés à se regarder ainsi dans le miroir. Avant Easy Riders, il y eut The Swimmer. Il convient d'en parler et lui donner la place qu'il mérite.